Le capitalisme, c’est l’abolition de la richesse

Le problème

Être riche, c’est posséder beaucoup. Au premier coup d’oeil, la richesse ne semble pas renfermer de grands mystères métaphysiques. Et pourtant, les choses se compliquent dans les sociétés bourgeoises. La première phrase du Capital peut laisser penser que la spécificité des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste est que la richesse se présente comme une « collection/amas de marchandises » 1. C’est souvent ainsi qu’est lue cette phrase dans laquelle Marx se cite lui-même : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une « gigantesque collection de marchandises » ».

Deux éléments doivent cependant nous mettre la puce à l’oreille quant à l’apparente évidence de cette phrase : tout d’abord, Marx utilise le verbe « apparaît (comme) » qui invite à nous interroger sur l’absence de la copule « être » entre le sujet « richesse » et le prédicat « collection/amas de marchandises ». Deuxièmement, cette affirmation est foncièrement contre-intuitive : quand on se représente ce qu’est la richesse, on ne voit pas des tas d’objets remplissant des pièces 2. On se demande alors bien à quel niveau cette phrase se situe, si ce n’est pas dans la perception courante, alors on ne voit pas bien ni où ni comment la richesse prend cette forme-là.

On conclut souvent d’une telle lecture hâtive que la spécificité des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste c’est d’avoir opéré une réduction : la richesse « ne serait que » faite de marchandises, alors qu’en fait, la richesse c’est autre chose. Ceci constitue le point de départ d’un discours mettant en exergue la valeur d’usage (bonne) contre la valeur d’échange (mauvaise), pour souvent consacrer la première 3. Ce type de lecture rejoint la plupart du temps un primitivisme qui cherche à retrouver des formes de société et de socialisation perdues, sous la forme assez classique du jardin d’Eden. C’est aussi le préalable à toutes les critiques qui condamnent « la marchandisation du monde ».

Ceci est vrai, il y a une forme de réduction qui s’opère avec le mode de production capitaliste, cette réduction c’est celle à la forme-marchandise de l’ensemble des éléments susceptibles de répondre à un besoin humain 4. Mais ce faisant, ce n’est pas la richesse qui est réduite à la forme-marchandise.

Richesse et motifs de production

On n’a pas toujours songé à transformer ce qui est produit en plus en capital. Avant, on transformait une grande partie de ce qu’on produisait en dépenses improductives, c’est-à-dire pour des œuvres d’art, des monuments religieux, des travaux publics. Encore moins l’industrie ne visait-elle à faire que les techniques d’extraction de minerais s’améliorent, ni non plus que des techniques de management émergent, ou que plane la pression permanente de rallongement de la durée de la journée de travail ou l’exigence de faire de longues études, etc. Cela signifie que l’industrie n’était pas orientée de telle sorte que son objectif soit que toutes ces techniques s’améliorent (qu’on libère et développe les forces productives matérielles). En adoptant cet objectif, la société moderne a produit divers phénomènes : division du travail, machinisme, application des forces naturelles et de la science à la production 5. Avant cela, les autres manières de produire, dans l’ensemble ne dépassèrent pas les limites du travail artisanal.

Comme toutes les autres sociétés d’exploitation, le capitalisme est une société où l’on a une manière d’être en rapport les uns aux autres qui est centrée sur l’appropriation d’une partie du travail que l’autre fait. Mais la différence, c’est qu’avec le temps, ce rapport est très présent, et s’est généralisé, étendu sur la Terre. En s’étendant, il ne s’est pas arrêté à ce qui semblait l’expliquer : la satisfaction des classes dominantes, comme cela était le cas auparavant. Cette appropriation contient dans les sociétés capitalistes une dynamique intrinsèque et permanente d’élargissement de l’échelle de production. Il ne suffit plus de produire pour satisfaire le goût des classes possédantes, il s’agit à présent de transformer en capital la plus grande partie possible de la plus value. D’accumuler pour accumuler, de produire pour produire (c’est ce qu’on appelle la reproduction élargie). En voici la mission historique. La reproduction simple, comme le goût de faste des classes possédantes, est dépassée, et les raisons de produire changent. Le moteur de la production se transforme, il suit une autre dynamique qui échappe aux personnes qui y prennent part, et qui peuvent même être persuadés se trouver dans une reproduction simple. Cependant, cette reproduction élargie s’impose au prolétaire comme une contrainte pour sa propre survie, et comme une contrainte pour la survie de chaque entrepreneur, car tout capital laissé en friche, ou pas assez valorisé est jeté hors du marché.

Tel est le moteur de la tendance à l’accumulation, la tendance à agrandir le capital et à produire de la plus-value sur une plus grande échelle. C’est là, pour la production capitaliste, une loi, imposée par les constants bouleversements des méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation du capital existant que ces bouleversements entraînent tojours, la lutte générale de la concurrence et la nécessité de perfectionner la production et d’en étendre l’échelle, simplement pour se maintenir et sous peine de disparaître 6.

Il s’ensuit que la richesse, au sens ce collection de marchandises, est un obstacle au capitalisme et à ses dynamiques. La richesse au sens de « collection de marchandises » correspond en fait à une part des sommes qui ont été générées par le processus de valorisation, une somme qui en est soustraite, qui sort du processus d’accumulation, pour être immobilisée. Le luxe, la richesse au sens précapitaliste, constitue un frein au processus de valorisation. C’est ce que Max Weber avait identifié comme l’éthique protestante du capitaliste, qui doit être frugal et ne pas faire étalage de ses propriétés 7.

Une collection de marchandises, c’est pour le capital, des marchandises stockées dans des entrepôts. Selon cette hypothèse de lecture, la richesse serait alors, dans les sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste, une collection de marchandises, en attente d’être vendues. Cependant toute rupture dans le mouvement A – M – A’ constitue une perte pour le capital qui a été engagé. Il s’agit pour lui de s’accroître le plus possible, et le plus vite, pour rester dans la concurrence avec les autres capitaux. Autrement dit, des marchandises en stock sont un problème pour les capitaux, sans parler des frais de stockage engendrés par cette situation.

La richesse n’est donc pas une collection de marchandises ni pour les bourgeois, ni pour les capitalistes, ni pour les prolétaires (bien heureux ceux qui peuvent faire des provisions, appeler cela richesse serait un peu cynique), ni pour le capital. Par conséquent, dans les sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste, la richesse n’apparaît pas comme un gigantesque amas de marchandises.

Une nécessité logique

Pourquoi Marx commence-t-il alors son exposé de la sorte ? Cela s’explique par les nécessités propres à l’exposition des catégories : pour pouvoir développer la forme-monnaie, il est nécessaire de développer la forme-valeur, pour développer la forme-valeur, il est nécessaire d’avoir le concept de valeur, il est nécessaire de distinguer valeur d’usage et valeur d’échange en amont, et de partir du support de la valeur : la marchandise.

En plus d’être une nécessité provenant de l’enchaînement logique des catégories nécessaires à appréhender ce qu’est le capitalisme dans sa moyenne idéale, c’est une nécessité qui est inhérente à la nature du projet scientifique de Marx qui entend exposer et en même temps critiquer l’économie politique bourgeoise et classique. Et le seul moyen qui est approprié pour cela, c’est d’interroger la source de la richesse, qui fait alors débat notamment entre Ricardo et Smith. Pour interroger la source de la valeur et les représentations qu’en ont les économistes, Marx a besoin de partir de ce qui paraît être l’élément au fondement de la forme-valeur (sa découverte), c’est-à-dire la marchandise. Cette double nécessité explique que Marx commence son exposé en parlant de « richesse » et de « marchandises ». Donc cette première phrase vise à fournir une justification à ce que son exposé commence par l’analyse de la marchandise 8.

Il n’en reste donc pas moins que la spécificité des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste, est que la seule richesse qui peut exister est celle d’avoir une subjectivité des plus conformes à la catégorie économique pour laquelle on fonctionne. Il n’y a pas d’autre richesse, puisque la mesure est celle du capital, un processus dynamique qui a besoin de puiser dans des êtres qu’il anime. Ces êtres animés par le capital ont des subjectivités d’entrepreneurs dynamiques et d’auto-entrepreneurs prenant soin de la marchandise force de travail qu’ils possèdent. Voici la seule dignité et richesse qui vaut, et quelque part, ce n’en est pas une (au sens précapitaliste), si bien qu’on peut affirmer : dans le capitalisme, il n’y a plus de richesse.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de riches ni de pauvres, que la propriété de marchandises n’est plus déterminante dans les rapports de force entre les classes qui constituent la société et pour la qualité de vie des individus. Cela veut seulement dire qu’avec l’avènement du capitalisme s’abolit progressivement la richesse.

Deux fonctions en interaction

Cependant, ceci est faux d’un point de vue empirique : les individus appartenant à la classe dominante et qui font fonctionner le capital dans son processus de valorisation (ceux qui ou bien gèrent le processus de production, ou bien ceux qui le possèdent par des titres de propriété), sont plus riches que ceux dont on extrait la plus-value, le prolétariat. Or nous l’avons vu, cette immobilisation de marchandises dans le luxe notamment, est contradictoire avec les déterminations de forme économiques. C’est la fonction historique et sociale de classe des classes dominantes dans la société qui les amène à tirer « profit » de leur position, ceci est un phénomène irrégulier du point de vue économique, mais régulier du point de vue historique et social. Le capitalisme pour s’imposer trouve des rapports sociaux déterminés historiquement dont « il se sert » pour réaliser son auto-mouvement de valorisation. La classe bourgeoise est encore une fois tiraillée entre sa fonction économique et sa fonction historique, l’accumulation de richesses constituant un privilège qu’elle s’octroie en contradiction avec la fonction économique qu’elle remplit.

Donc pour pouvoir s’imposer et se généraliser, le capitalisme a besoin d’ensemble d’individus prêts à se mettre au service du mouvement de valorisation. Ce mouvement de valorisation est une négation de la richesse au sens d’un amas de marchandises. Cet ensemble d’individus pour être prêts à se mettre au service de ce mouvement doivent « y trouver leur compte » et posséder plus que les seuls moyens de production, ce service doit avoir quelque chose de désirable.

Le mouvement de valorisation du capital, s’il est une négation de la richesse, nécessite cependant pour se réaliser qu’un ensemble d’individus immobilisent des marchandises pour être riches. De ces contradictions entre fonctions de la classe dominante naissent un panel de subjectivités plus ou moins appropriées à l’une d’entre elles. La première phrase du Capital renvoie donc à une réalité historique qui est contradictoire avec les déterminations de forme économiques du capital.

1Voici les diverses traductions : « accumulation » par Joseh Roy/Karl Marx, à honnir vu qu’il n’est pas question du phénomène d’accumulation capitaliste, « collection » traduction J.-P. Lefebvre, « amas », traduction révisée de J.-P. Lefebvre, nous utiliserons alternativement ces deux dernières.

2Nous remercions particulièrement ici Michael Heinrich pour nous avoir fait remarquer cet état de fait.

3On trouve ce partie pris notamment dans la lecture faite par John Holloway, mais aussi bien souvent en filigrane de projets politiques mettant en avant les « communs » qui auraient été déchus au simple rang de marchandises.

4Pas besoin ici de spécifier que ce besoin est une construction sociale, dont la nature est indifférente à la forme-marchandise (§3 et §4 du chapitre 1 du Capital).

5Marx écrit ici « privée », mais nous préférons l’enlever, ce rapport de privation apparaît d’autres manières encore, en différents points de l’exposé.

6ES VI, K 3, 257-258

7Bien que la justesse de son analyse soit, historiquement problématique et qu’elle comporte divers biais idéalistes dans l’explication du développement des structures de la société moderne.

8Michael Heinrich remarquera à juste titre que cette jutification n’est, en fait, pas apportée, et qu’il nous faudra attendre de voir si au cours de l’exposé, ce commencement est justifié – attention spoil, ce sera le cas !