Les damnés de la Commune. Bande dessinée en trois tomes. Notes de lecture

Les Damnés de la Commune, de Raphaël Meyssan | La Commune de ParisUne impressionnante fresque de ces événements courants sur ces 70 jours et connus sous le nom de la « Commune » a été réalisée en trois tomes par Raphaäl Meyssan. Les dessins ont été établis à partir de gravures et d’illustrations d’époque imprimant un réalisme puissant alliée à une grande précision historique. On plonge dans l’événement avec la candeur d’un néophyte de l’histoire du mouvement ouvrier, un narrateur qui semble par exemple découvrir le Maitron, comme les éditions Maspero. Cette approche a l’avantage de ne pas être excluante dans la démarche : quiconque a un intérêt pour un personnage de la Commune sait alors comment chercher, et ce qu’on trouve dans les documents et les archives. La reconstitution des événements se fait par des parcours croisés, entre extraits de journaux, d’autobiographies (Valentine B., Vuillaume, etc.), d’archives militaires, d’extraits de compte rendus de réunions du Comité central, et d’autres encore.

La méthode « Als »

Cette reconstitution croisée permet d’adopter comme par une vue kaléidoscopique, les faits et les vécus d’une manière des plus justes. D’une certaine manière, on peut considérer cette reconstitution historique comme s’approchant au plus près de ce que devrait être une reconstruction historique matérialiste. Ce qu’il y a de matérialiste dans cette méthode, c’est ce que nous pouvons reconnaître comme la filiation méthodique plus ou moins consciente entre Hegel et Marx : le « en tant que », en allemand « als ».

Cet « en tant que » est très présent dans les ouvrages de critique de l’économie politique de Marx, notamment le Capital. C’est ainsi que la marchandise, par exemple, peut être considérée sous divers « aspects » : en tant qu’elle est une valeur d’usage, elle satisfait des besoins, en tant que valeur d’échange, elle satisfait un besoin social et est porteur de valeur, qui potentiellement peut faire reconnaître le travail dépensé pour produire la marchandise comme partie du travail social global.

Cette diversification des points de vue qu’il est possible d’adopter simultanément sur une même chose est caractéristique de la démarche de Hegel. Cette simultanéité pose par la suite des problèmes de méthode dans l’exposition des articulations entre ces points de vue. Dans le cadre de la critique de l’économie politique, elle correspond à des articulations entre catégories de l’économie politique ; dans le cadre d’une reconstitution d’une séquence historique, elle correspond aux croisements de mêmes points de vue transmis par des matériaux de nature différente : compte rendus de journalistes et d’officiels, ou encore récits autobiographiques s’articulent ainsi brillamment avec les illustrations.

Violence et romantisme révolutionnaire

L’auteur nous permet également d’entrer dans le complexe débat qui s’est ouvert sur la violence révolutionnaire et la dictature du prolétariat. Ce débat s’ouvre sur l’analyse par Marx de la stratégie adoptée par la Commune de ne pas prendre immédiatement d’assaut les versaillais, puis à sa suite par Trotsky et Lénine pour, eux, justifier dictature, censure et exercice autoritaire du pouvoir. Nous pouvons seulement regretter une prise de position brève de l’auteur qui soulève plus de questions qu’elle n’amène de véritables réponses : « Mais s’ils avaient choisi la violence, ils auraient perdu d’une autre manière… Ils auraient trahi tout ce pour quoi ils se battaient. Ils se seraient perdus eux-mêmes. » (tome 2, p. 16).

Ne pas prendre position dans ce débat aurait certes été une erreur, et se perdre dans d’interminables justifications n’aurait pas eu sa place dans ce récit. Ce choix narratif paraît donc juste malgré sa tonalité quelque peu « romantique révolutionnaire ».

Le choix du medium de la bande-dessinnée est parfaitement adapté pour rendre la puissance de l’espoir et des flots humains qui se déversent sur Paris. Ces flots sont portés par la colère de la trahison du gouvernement et la révolte contre les nouvelles conditions de vie d’un capitalisme dont les premières conséquences sont un extrême appauvrissement et la re/dé/structuration du corps social de la société féodale. La cohérence méthodologique entre la geste marxienne et l’exposition historique réalisée par l’auteur permet de ranimer la puissance et les potentialités révolutionnaires de cette séquence historique.