Face à l’avalanche législative, une seule voie: l’escalade révolutionnaire.

Pourquoi les flocons de neige ont-ils la forme d'étoiles ?

Une réflexion sur les nouveaux choix stratégiques de la bourgeoisie au gouvernement qui repose sur une modification du rythme du calendrier médiatico-législatif, suivie d’un questionnement sur les implications en termes de stratégie d’action que cela peut avoir.

De la chute de neige à l’avalanche

Essayez donc de faire un tableau résumant chronologiquement les projets de loi, de réformes, les débats mobilisant “l’opinion publique” (les plateaux TV des grandes chaînes, les unes de journaux), depuis ces dernières années. Une chose apparaît clairement: nous faisons face depuis quelques années à une nouvelle tactique de la bourgeoisie dans l’élaboration de son calendrier législatif. Sa caractéristique serait une accélération et une multiplication des fronts: réforme de l’assurance chômage, des retraites, destruction du droit du travail, lois lutterticides sur l’université (LPPR), lois sur la diffusion des images des policiers (Loi Sécurité globale), loi sur le séparatisme, réformes de l’éducation nationale (dont la dernière portant sur les REP), etc.

Il apparaît clairement que ce calendrier a été établi et tenu indépendamment de la pandémie, à l’image de l’offensive médiatique sur la loi séparatisme lancée dès la rentrée en septembre, cette manière d’établir le calendrier ne rentre pas dans ce que Naomi Klein peut qualifier de “stratégie du choc” 1. La pandémie tombe seulement bien.

Si jusque dans les années 2000-2010, certaines réformes considérées comme problématiques étaient traitées sur de longues périodes, permettant de laisser le temps de s’organiser et de constituer un mouvement de masse (CPE, LRU), la stratégie des gouvernements a changé. Il s’agissait tout d’abord, notamment avec Sarkozy, de ne plus donner l’impression que la rue pouvait être un interlocuteur. Pétrifiés, les organisations syndicales et les partis “de gauche” n’ont pas changé leur tactique, considérant toujours comme essentielle la mobilisation autour de “grandes manifestations”, dont le rythme et la fréquence étaient dictées par le calendrier de réforme des gouvernements. Déjà à la ramasse ils allaient l’être plus encore.

Puisque c’était sans compter la nouvelle stratégie du gouvernement bourgeois inaugurée par Hollande et mise en œuvre à plein par Macron: l’avalanche législative. Une stratégie somme toute assez simple du point de vue du pouvoir, qui consiste simplement à établir un calendrier de réformes et de propositions de lois articulées entre elles, en faisant en sorte que l’une chasse l’autre, que l’une occupe le terrain médiatique pendant que l’autre est votée, et que selon son “importance”, elle soit un sujet de discussion variant entre une semaine et trois mois. Concrètement, cela consiste à monopoliser l’espace médiatique pendant quelques jours autour d’une question créée soit au gré des occasions, soit de manière totalement artificielle ; à concentrer l’attention autour de certaines formules considérées comme problématiques, ou encore autour d’un article de loi “vraiment scandaleux”.

Les rédactions des journaux, si elles arrivent à suivre le rythme, sont rapidement submergées, ne savent pas où donner de la tête: quelle réforme est-elle la plus importante, quel article est-il le plus liberticide? C’est alors souvent que s’exprime un point de vue de classe. Ce n’est pas condamnable en soi, mais la stratégie du comité de rédaction n’est pas bien différente de celle de l’individu qui découvre l’avalanche de lois qui tombe: lesquelles vont me concerner, se demande-t-il. Exemple typique de ce traitement, les réformes de l’assurance chômage: peu de visibilité leur est accordée, tout simplement parce qu’il y a peu de chômeurs… parmi les journalistes et leurs lecteurs. Il ne s’agit pas de déconsidérer le journalisme, mais simplement de ne pas se méprendre: il implique, dans sa pratique, une forme d’invisibilisation de ce qui ne le regarde pas.

Pour autant, ce ne sont pas seulement les journalistes qui ne parviennent pas à suivre l’avalanche législative. Ce sont aussi nos collectifs, en lutte ou non, qui ne parviennent pas à suivre et à s’orienter dans cette chute de neige qui n’en finit pas. Présentation, décryptage, dénonciation des dérives inclues explicitement et implicitement dans le texte, on n’en finit plus de commenter, d’expliquer et de réagir, mais ce n’est pas parce que dans “réagir” il y a “agir” que pour autant, ce faisant, nous agissons.

Depuis l’arrivée de Macron, un mot résonne: la sidération. C’est bien l’effet escompté par l’avalanche. La neige jaillit de toutes parts, envahit tous nos sens et organes, et finalement nous immobilise, et bientôt, nous tue. Ce qui avait été auparavant une politique de la mobilisation, une tactique consistant à laisser s’exprimer dans les manifestations la contestation des réformes et des lois, sous la forme classique de la soupape de sécurité, s’est transformée en politique de l’immobilisation, sous une forme plus proche de ce qu’est l’essence de l’État: un instrument aux mains d’une classe.

Les partis parlementaristes suivent cahin-caha le calendrier législatif, prennent position sur tel amendement ou telle loi, c’est leur rôle, ils le jouent. Les syndicats, eux, qui sont pris dans le double feu de plans de licenciements et d’offensives patronales locales et parfois plus globales, tiennent à bout de bras des collectifs exsangues, pour les amener à des formes de lutte dont la visibilité est condamnée d’avance par le calendrier de l’avalanche. Si les manifestations continuent d’exister et de rassembler, elles ne paraissent plus être un instrument efficace pour la conquête et la défense de nos droits dans le rapport de force avec la bourgeoisie. Pour autant, cette forme de lutte reste primordiale. Elle doit seulement s’adapter à ce nouveau rythme.

L’avalanche législative a un double avantage: elle permet de satisfaire pleinement les capitalistes industriels qui ont pour aiguillon de décision leur position dans la concurrence internationale, mais elle permet aussi de légiférer de manière efficace, en laissant peu de stigmates dans une mémoire collective nationale qui se construit par et dans la lutte contre l’État. L’avalanche législative provoque l’amnésie parce qu’elle ne permet plus de sélectionner les souvenirs, mais surtout, de s’en créer.

Pour autant, nous savons que ce processus de paupérisation et de liquidation du Code du travail ne provoque rien d’autre que l’accélération d’un processus à moyen terme de périphérisation de l’ancien centre du capitalisme qu’était l’Europe. Que ce processus s’accompagne d’un détricotage de la législation du travail et d’un durcissement autoritaire ne doit donc pas nous étonner: c’est en raison de la dynamique du capitalisme au niveau international.

Agir

Il nous faut cependant réfléchir et élaborer des stratégies de résistance permettant de répondre efficacement à la nouvelle stratégie adoptée par le gouvernement, et plus généralement, par la bourgeoisie. Voici, suivant ces observations, les moyens qui nous restent à disposition:

-l’organisation patiente, parfois éphémère, de collectifs de lutte contre des conditions immédiates de travail, de vie qui n’ont pas lieu d’être.

-poser nous-mêmes notre “calendrier législatif”, poser que ceci doit être “légiféré maintenant”. La grève spontanée en est la forme la plus efficace.

-Sidérer: nous avons nous aussi la capacité d’organiser les actions collectives en différents lieux, sur des revendications de secteurs isolés ou plus générales, il ne tient qu’à nous d’accélérer les démonstrations sauvages de solidarité.

Nous créerons et ferons vivre une mémoire commune par les luttes parce que seules sont historiques et mémorielles les actions communes contre le capital.

1Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui vise à tirer systématiquement parti du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif – guerres, coups d’État, attaques terroristes, effondrement des marchés ou catastrophes naturelles – pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapies de choc ».” Naomi, Klein, Dire non ne suffit plus, Contre la stratégie du choc de Trump, Actes Sud, 2017, p. 6.