Elements historiques pour lire Heidegger

Pour contextualiser historiquement le propos de Heidegger, il convient d’analyser les phénomènes économiques, sociaux et idéologiques à l’oeuvre depuis la fin du XIXe en Allemagne. Saisir une séquence historique d’un point de vue matérialiste consiste à analyser les contradictions entre forces productives et structures politiques : Ce sont les conditions historiques dans lesquelles a lieu le rapport de force capital/travail. En réalité, cette structure politique est en Allemagne, par rapport à l’évolution sociale, un énorme anachronisme, une de ces contradictions qui dictent des révolutions :

« …il faut expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. » (préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, (Zur Kritik) 1859) « dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. »1

Dans les dernières années du XIX° et le début du XX° siècle, l’Allemagne a connu une profonde transformation économique. Ses ressources naturelles en charbon, la base de l’économie industrielle de l’époque, le développement démographique extrêmement rapide qui la porte, en 1913, à une population totale de 67 800 000 habitants, l’ancienneté de son développement commercial qui a accumulé les capitaux nécessaires à la révolution industrielle, l’ont en quelques décennies portées dans le groupe des pays capitalistes les plus avancés.2

En 1913, l’Allemagne est le deuxième producteur mondial de houille. Avec une production – insuffisante, elle est le premier producteur européen de fonte et de fer. Ses mines de charbon et ses réserves de potasse lui ont permis d’accéder au premier rang dans la production de l’industrie chimique. À partir de 1890, elle est le premier État européen à s’engager sur une échelle industrielle dans l’exploitation des sources d’énergie nouvelles, le courant électrique comme le moteur à combustion. Une crise économique secoue l’Allemagne en 1907/1908 et manifeste les soubresauts d’un capitalisme s’imposant à grande vitesse 3. Elle est, à la veille de 1914, à la tête de la production d’appareillage électrique en Europe.

L’industrie minière est dominée par Kirdorf qui en 1913 contrôle 87 % de la production houillère. Le konzern de Fritz Thyssen est un modèle de concentration verticale : il possède à la fois mines de charbon et de fer, hauts fourneaux, laminoirs, usines métallurgiques. Krupp emploie plus de 70 000 ouvriers, dont plus de 41 000 dans ses seuls établissements d’Essen. Dans l’industrie chimique, la Badische Anilin emploie plus de 10 000 ouvriers à Ludwigshafen; le reste de la production est contrôlé par deux sociétés dont la fusion, en 1916, va amener la naissance de l’I.G. Farben. L’appareillage électrique est dominé par la firme Siemens d’une part, et l’A.E.G. de Rathenau de l’autre, qui emploie dans la région berlinoise 71 000 ouvriers dans dix usines. Deux compagnies maritimes, la Hamburg Amerika Linie et la Norddeutscher Lloyd, assurent à elles seules 40 % du trafic. Sauf aux États-Unis, nulle part la fusion du capital financier et du capital industriel n’a été si profonde : les banques dominent l’activité économique et 74% de l’activité bancaire est concentrée dans cinq grands établissements berlinois.

Un exode rural rapide

Alors qu’en 1871 un tiers des Allemands habitaient dans des villes, les deux tiers y habitent en 1910. La population, une population ouvrière dans son écrasante majorité, s’est concentrée dans de très grandes cités. On en compte, en 1910, vingt-trois qui ont plus de 200 000 habitants. Le Grand Berlin en a 4 200 000.

Rappelons-nous du rapport entre accumulation du capital et accroissement de la population tel que Rosa Luxemburg le théorise :

«  c’est l’accumulation du capital qui influe sur l’accroissement de la population et le déter­mine, et non l’inverse »

D’où la conclusion :

« plus l’accumulation est rapide, plus l’accrois­se­ment de la population est lent. »

« D’après les statistiques officielles l’accroissement annuel de la population était, pour la période qui va de 1816 à 1864, de 0,96 %, et pour la période qui va de 1864 à 1910, de 1,09 %. En réalité l’accroissement annuel de la population est passé entre 1816 et 1910, donc en près d’un siècle, de 0,96 % à 1,09 % : il s’est élevé de 0,13 %. En considérant uniquement la période du développement de la grande industrie en Allemagne, nous voyons que l’accroissement annuel de la population était de 1,08 % entre 1871 et 1888, de 0,92 % entre 1880 et 1890, de 1,31 % entre 1890 et 1900, et de 1,41 % entre 1900 et 1910. L’élévation du taux d’accroissement annuel de la popu­lation, pour une période de quarante ans, est donc de 1,3 %. »

Ce qui lui permet de dresser ce constat :

« Nous constatons dans tous les pays capitalistes deux tendances opposées par rapport aux deux facteurs démographiques : le nombre des naissances et la mortalité. Le nombre des naissances a une tendance générale et constante à décroître. »

Structure politique

L’État allemand est une création très récente. Longtemps il n’a été question que « des » Allemagnes. Le mouvement des nationalités qui a bouleversé l’Europe au XIX° siècle a semblé en 1848 entraîner l’Allemagne dans la voie de la réalisation révolutionnaire de son unité nationale. Mais la bourgeoisie allemande n’avait ni l’audace ni la confiance en ses propres forces de la bourgeoisie française de 1789. Menacée par le mouvement prolétarien qui s’esquisse à l’extrême-gauche du mouvement démocratique, elle préfère sa sécurité derrière le rempart de l’État monarchique à l’aventure populaire et démocratique. Entre le libéralisme politique et les profits que lui assure l’unification du pays sous la poigne prussienne, elle fait son choix.

L’unité allemande s’est édifiée dans les années 1852-1857 « sur le charbon et sur le fer », mais c’est l’armée prussienne dirigée par Bismarck qui l’a inscrite dans la réalité des frontières et du droit. La Prusse a ainsi marqué l’Allemagne unifiée de l’empreinte de son double visage, celui de la bourgeoisie triomphante, plus absorbée par la recherche des profits que par les « jeux stériles » de la politique, et celui des hobereaux de l’Est, les junkers casqués et bottés dont l’arrogance et la force militaire font trembler l’Europe depuis les années soixante.

Ce double visage est inscrit dans la complexité de la Constitution impériale. Le Reich n’est pas un État unitaire, mais un État fédéral, formé de vingt-cinq États – de la Prusse qui a plus de la moitié de la population, les neuf dixièmes des ressources minières et de la métallurgie, à de petites principautés de 50 000 habitants (…) Chacun a ses assemblées législatives, chambre haute, désignée, chambre basse, élue. Le système électoral varie d’un État à l’autre : le Wurtemberg a adopté le suffrage universel, le pays de Bade donne le droit de vote à qui est en règle avec le fisc. En Bavière et en Hesse, on vote quand on paie un impôt. Le Landtag de Prusse est élu par le système compliqué des « classes » groupant les électeurs suivant leur fortune : il donne, en 1908, à Cologne, autant de pouvoir électoral à 370 électeurs riches de première classe qu’aux 22 324 électeurs de la troisième – ou encore à ce M. Heffte, fabricant de saucisses et unique électeur de première classe dans la 58° section de Berlin en 1903, le droit de constituer une classe à lui seul.

Le gouvernement impérial est compétent dans les affaires communes : affaires étrangères, armée et marine, postes et télégraphe, commerce, douanes, communications. L’empereur, qui détient des pouvoirs très étendus dans le domaine de l’exécutif, délègue ces pouvoirs à un chancelier d’empire, responsable devant lui.

La Prusse demeure le bastion d’une aristocratie guerrière de junkers. Le corps des officiers est une caste orgueilleuse de guerriers en qui se concentrent l’arrogance du féodal et la supériorité du technicien, personnellement inféodés à l’empereur, convaincus d’être les dépositaires d’une mission sacrée de défense de l’État. Les junkers y constituent l’écrasante majorité des cadres supérieurs et leur mentalité fait loi dans la hiérarchie militaire. Il en va de même pour la bureaucratie impériale. Les fonctionnaires fédéraux sont en majorité prussiens, coulés dans le même moule que les chefs militaires, dont ils ont la conception de l’autorité. C’est à cette caste que l’empereur peut remettre une autorité sans partage en décrétant l’état de siège, qui suspend toutes les libertés et garanties constitutionnelles et institue une véritable dictature militaire. C’est la situation en Allemagne en 1918.

De nouvelles formes d’organisation : C’est une période foisonnante en termes de formes d’organisation, en multpilication d’acronymes dirait certains. Conseils, délégations, comités d’action. Ligne de fracture entre organisation économique et politique : naissance du concept d’organisation unitaire, le parti comme tel. Première forme de l’organisation unitaire : les Délégués révolutionnaire n’ont pas une pratique syndicale séparée d’une pratique politique. Cf grève générale/grève de masse.

Marché intérieur et extérieur

À partir de 1890 la Grande-Bretagne connaît les premiers signes du déclin de son hégémonie mondiale. États-Unis et Allemagne la dépassent du point de vue de la production dans plusieurs compartiments. Ses exportations sont de plus en plus exclusivement dirigées vers les pays « industriellement arriérés » et sur ce terrain elle se heurte à l’industrie allemande. L’Allemagne, deuxième État industriel du monde, est à peu près sûre de l’emporter dans les conditions d’une concurrence libre, mais une grande partie du monde est fermée à son expansion directe, cependant que lui est interdite, hors d’un conflit, la formation de l’empire colonial qui lui serait nécessaire. La guerre est inévitable dans la mesure où le partage du monde est terminé et où la poussée du dernier venu, l’impérialisme allemand, exige sa remise en question.

La contribution essentielle de l’analyse de Rosa Luxemburg consiste à dialectiser les rapports entre marchés capitalistes et non capitalistes. Elle note au sujet de l’Allemagne :

« Le marché intérieur et le marché extérieur tiennent certes une place importante et très différente l’une de l’autre dans la poursuite du développement capitaliste ; mais ce sont des notions non pas de géographie, mais d’économie sociale. Le marché intérieur du point de vue de la production capitaliste est le marché capitaliste, il est cette production elle-même dans le sens où elle achète ses propres produits et où elle fournit ses propres éléments de production. Le marché extérieur pour le capital est le milieu social non capitaliste qui l’entoure, qui absorbe ses produits et lui fournit des éléments de production et des forces de travail. De ce point de vue, économiquement parlant, l’Angleterre et l’Allemagne constituent pres­que toujours l’une pour l’autre un marché intérieur, à cause des échanges constants de marchandises, tandis que les consommateurs et producteurs paysans d’Allemagne représentent un marché exté­rieur pour le capital allemand. » (pdf 232).

Le développement international du capitalisme revêt donc une dynamique contradictoire :

« Les conditions de la capitalisation de la plus-value et les conditions du renouvelle­ment du capital total se contredisent donc de plus en plus. » (suite)

Cette contradiction se manifeste alors par le phénomène suivant :

« De là le phénomène contradictoire que les anciens pays capitalistes, tout en constituant les uns pour les autres un marché toujours plus large et en pouvant de moins en moins se passer les uns des autres, entrent en même temps dans une concurrence toujours plus acharnée pour les relations avec les pays non capitalistes. » (ibid)

Marine et protectionnisme

Cette contradiction dans la réalisation de plus-value a des effets sur les grandes orientations stratégiques de la production d’armement, mais aussi sur les politiques protectionnistes, et l’idéologie qui doit nécessairement les accompagner : la nationalisme. Voici la manière dont Rosa Luxemburg les articule :

« En Allemagne com­me en France, en Italie et en Russie, le retour au protectionnisme lut lié à l’extension du militarisme et introduit en fonction de celui-ci ; il servit de base à la course aux armements de terre, puis de mer, qui se développa à cette époque. Le libre-échange européen auquel correspondait le système militaire continental avec la priorité don­née à l’armée de terre, a cédé la place au protectionnisme comme fonde­ment et complément du système militaire impérialiste où la priorité était toujours donnée à la marine. »

Cette priorité donnée à la marine se traduit par un changement dans les conditions de travail au sein de l’armée : les navires reproduisent l’ensemble des rapports de classes existant en Allemagne, plus encore que dans les régiments de l’armée de terre. La révolution allemande de 1918 partira de ce secteur de l’armée devenu essentiel tout en étant pétri de contradictions sociales de plus en plus insoutenables.

Lutte de classe en Allemagne de 1914 à 1932

Impossible d’analyser les rapports de classe qui résultent de ces contradictions dans la production de la plus-value sans remonter à la trahison de 1914 : la social-démocratie allemande alors la plus puissante d’Europe se rallie, comme la plupart des autres sections nationales de l’Internationale à « l’Union sacrée ». Quelques voix dissidentes se retrouvant en minorité (groupe Die Internationale, Liebknecht, Luxemburg, etc.) aperçoivent bien la catastrophe historique que représente cette trahison du mouvement ouvrier révolutionnaire. A l’arrière du front, dans les usines, dont la composition sociale et de genre a sensiblement changé avec l’industrie de guerre et l’envoi au front des hommes, se développe une conscience politique et un formidable mouvement de lutte et d’auto-organisation. S’ancrant dans ces pratiques et ces formes de lutte, un mouvement antimilitariste se répand, on veut du pain et la paix. Fruit d’un long travail de coordination par les « Délégués révolutionnaires », ce mouvement trouve une force de frappe qui se manifestera par de grandes grèves (27/28 juin 1916, mars-avril, juillet-août 1917, janvier, octobre-novembre 1918, janvier, mars-avril 1919) auxquelles d’importantes masses prennent part malgré les dispositifs exceptionnellement radicaux et violents de répression qui sont en place. Le processus à l’oeuvre est celui d’une expansion du mouvement révolutionnaire. La révolution se répand à l’intérieur du pays selon un scénario similaire à Hanovre, à Cologne, dans la Ruhr etc. : des soldats et des marins arrivent dans une ville, neutralisent la garde de la gare, occupent des bâtiments publics, libèrent les prisonniers politiques et parfois les prisonniers de guerre, font élire un conseil de soldats. En été 1918, récupéré par les organisations, on voit apparaître le mot d’ordre « tout le pouvoir aux Conseils d’ouvriers et de soldats » dans les tracts spartakistes. En novembre, on compte environ 10 000 conseils en Allemagne.

Les masses organisées imposent un changement des mots d’ordre par le bas aux organisations politiques et syndicales. Le SPD le comprend bien, et en changeant ses mots d’ordre, berce son électorat de l’illusion qu’il n’est plus réformiste, qu’il saura défendre les travailleurs. C’est ainsi qu’assez aisément Noske, le chien sanguinaire, n’aura que peu de peine à regagner la confiance des insurgés, toujours prompts à reconnaître dans le SPD le parti de leur classe. Toute prévention, comme le montre le travail acharné de Richard Müller par exemple n’y fera rien : les masses amnésiques et n’ayant pas l’habitude d’identifier les ennemis de classe sont prêtes à refaire confiance à l’organisation qui, quelques années plus tôt, les a trahis.

Prenant avec l’accord, et même sur la demande de l’administration militaire, les reines de la structuration du mouvement de contestation qui s’étend comme un feu de brousse sur l’Allemagne à partir des mutineries de Kiel, le SPD s’imisce dans les organisations issues de la base, comme le Congrès général des conseils à Berlin (16-21 décembre 1918), et grâce à de très simples manœuvres politiques prend la tête des structures permettant de canaliser la révolte populaire pour la faire aboutir à un projet parlementariste : la République de Weimar. En parallèle, c’est également un sabotage par les syndicats qui a lieu, à l’image de l’accord que le leader syndicaliste Carl Legien signe avec le patronat, accord dit de la « communauté d’intérêts » qui prévoit l’éradication des fractions révolutionnaires à l’intérieur des syndicats contrôlés par le SPD.

En s’appuyant sur les Corps francs, ces soldats qui ne parviennent pas à revenir du front, imprégnés de violence et ultra nationalistes4, le SPD écrasera dans le sang toute velléité révolutionnaire, puis procédera à l’exécution systématique des dirigeants révolutionnaires, de tous ceux qui se sont « trop affichés » à partir de janvier 1919. Le SPD délègue donc la répression à des corps paramilitaires qui eux, rient sous cape, sachant bien qu’ils sont utilisés par la gauche pour écraser l’extrême gauche, mais que dès qu’ils en auront l’occasion, ils se retourneront contre leurs commanditaires.

Progressivement se développe une « culture des Corps francs », un ensemble assez cohérent idéologiquement, avec des littérateurs, des philosophes, et des congrégations. Caractérisée par une rhétorique du sang, de la pureté, de l’authenticité, par un anti-communisme viscéral, un mépris du prolétariat et des questions sociales, selon une idéologie héritée de la classe qui a du céder son pouvoir, l’administration militaire prussienne, cette idéologie est soutenue par une pratique de lutte collective qui lui donne une force durable. C’est notamment à l’occasion de l’occupation de la Ruhr (suite à la grève des ouvriers des mines) que les Corps francs apparaissent plus visibles dans l’espace public, ils deviennent, avec leurs sabotages, le fer de lance de la résistance à l’hégémonie française et des alliés. Un élan de sympathie inscrit de manière durable leur mouvement dans la population. Les contradictions et les affrontements entre organisations affiliées au jeune KPD, qui se caractérisent par un aventurisme certain5, et ces organisations paramilitaires ultranationalistes se multiplient et se cristallisent dans des lieux (bars, restaurants, sièges de journaux, etc.) dans les grandes villes allemandes pour préparer le terrain à de véritables affrontements de rue. La polarisation s’accentue avec la crise de 1929.

La trahison de 1914 met le SPD face à un choix historique qui prépare une continuité avec la répression systématique des ouvriers en lutte au moyen de son bras armé d’extrême droite. Cette alliance de circonstance pour répondre à un projet réformiste parlementariste confère aux corps francs une force et une importance qui ne feront que grandir par la suite. La peur rouge, le désir d’ordre et la crise sociale de 1929 permettra à ce qui a pu accéder à une certaine homogénéité idéologique de s’imposer largement comme voie politique possible, et apparemment bien plus appropriée à défendre les intérêts de classe. Le désaveu du SPD comme parti de classe, la rhétorique ouvriériste et nationaliste du NSDAP fonctionnent de pair pour porter, par un large mouvement populaire, l’accès de Hitler au pouvoir.

Que la population partage largement et de manière homogène l’idéologie unifiée des corps francs, rien de moins sûr. On perçoit simplement largement la lutte de classe comme étant une lutte entre nations, entre des ethos, entre des races, les politiques impérialistes venant apporter confirmation que la conflictualité se situe à ce niveau-là. L’union sacrée de 1914 était teintée de trahison, celle de 1930 est imprégnée d’une adhésion large, elle apparaît beaucoup moins comme une réaction que comme une action offensive réaffirmant l’unité et la supériorité de la nation allemande. Elle possède donc le privilège d’être portée par des affects positifs, même s’ils sont certes également alimentés de la peur rouge et du désir de vengeance. C’est en Bavière, suite à l’éphémère République des conseils que les anciens soldats se tournent massivement vers le nationalisme autoritaire et antisémite6. C’est en même temps que la création du KPD, en janvier 1919 qu’apparaît ce qui deviendra le NSDAP (en février 1920), tout d’abord, le DAP (Deutsche Arbeiterpartei, Parti allemand des travailleurs), sans occuper de place significative. Les liens entre le jeune parti et les corps francs sont très étroits. Dès septembre 1919, Adolf Hitler prend des fonctions d’agitateurs auprès des soldats et est en contact avec le fondateur du parti, Anton Drexler. L’antisémitisme apparaît dans cette période comme une stratégie rhétorique qui porte ses fruits, ce qui se manifeste par l’intégration dans de nombreuses associations et fraternités des « paragraphes aryens » (« Arierparagraphen ») qui interdisaient la participation de juifs. L’idéologie raciste du parti et de Hitler trouve ses fondements « théoriques » dans les écrits d’Arthur de Gobineau et de Houston Stewart Chamberlain7.

En 1921, la révolte de mars, lancée par un KPD aventureux dans la région Saxe-Anhalt, vise à organiser une résistance contre les forces du gouvernement qui tentent de reprendre le contrôle sur ces régions. Résultat : 200 morts, 4000 arrestations.

L’année 1923, c’est une année d’hyperinflation et de soulèvements contre le gouvernement fédéral. En octobre 1923 a lieu un soulèvement à Hambourg, qui ne sera pas suivi dans le reste de l’Allemagne, August Thalheimer documentera les événements pour sa défense : le Komintern (Zinoviev en particulier) estimait que l’octobre 1923 était semblable à l’octobre 1917. 1923, c’est aussi l’année du putsch manqué du NSDAP à Munich. Le parti voit cette même année le nombre de ses adhérents passer de 15000 à 55000.

A partir de 1923, la conflictualité sociale commence à prendre d’autres formes. Se développe progressivement la légende du coup de couteau dans le dos (Dolchstosslegende) selon laquelle la guerre aurait été perdue en raison des mouvements de contestation animés par les communistes. Ainsi, la honte et la défaite proviendraient de cet ennemi intérieur. Le mouvement de radicalisation politique traverse l’Europe des suites de la Première guerre mondiale, sur les ruines laissées par la guerre.

Les mouvements fascistes inspirés par Benito Mussolini, qui avec ses « Fasci di combattimento » fondés en 1919 et les squadre qui répandent la terreur entre 1920 et 1921, allaient inspirer le « style politique » du NSDAP. Le succès de ces mouvements fascistes en Allemagne et en Italie ont en commun de s’ancrer dans des nations qui sont très jeunes. L’association en Allemagne de la République de Weimar à un monstre étant né d’une révolution animée par les communistes allait durablement provoquer la méfiance par rapport à ce gouvernement.

La nomination en 1925 du général de la Première guerre mondiale, Paul Hindenburg au titre de président de l’Empire (Reichspräsident) allait annoncer un tournant à droite de l’Allemagne. Les forces se lièrent pour orienter l’État non pas vers un Etat social et parlementaire, mais vers une administration étatique autoritaire.

La crise économique mondiale de 1929 fera passer le nombre de chômeurs en septembre 1929 de 1,3 à 3 millions, en septembre 1932, il atteint les 5,1 millions, pour finalement dépasser début 1933 la barre des 6 millions. Cette situation exceptionnelle est l’occasion de radicaliser le tournant autoritaire de l’État. Dès 1928, les partis s’organisent en « Kampfbünde », des groupes armés qui sillonent les rues. Les combats de rue entre forces fascistes et organisations communistes émaillent ces années. On peut identifier ce développement à une « militarisation de la vie politique »8 ; l’article 48 de la constitution de la République de Weimar que Ebert avait utilisé jusqu’en 1925 pour « stabiliser la République » allait alors être utilisé pour faire une révision de la constitution. Le danger pour la République parlementariste est alors palpable, à l’image de son président d’Empire (Reichskanzler) Heinrich Brüning (du centre) qui a ce poste entre 1930 et 1932 et qui prônait un retour à la monarchie. En 1930, le NSDAP obtient ses premiers résultats victorieux aux élections. Les liens entre le gouvernement, les grands propriétaires terriens et la grande industrie sont très forts. Brüning est remplacé par Franz von Papen en 1932, le virage autoritaire s’affirme encore plus profondément.

Troisième Reich et lutte de classes

Un chercheur remarquable a analysé les politiques mises en place par le gouvernement national-socialiste d’un point de vue du travail, des conditions de travail et de lutte : Tim Mason. Arrivé au pouvoir, le NSDAP peut enfin mettre en place son administration de la lutte de classe, comme le décrit très bien l’auteur :

« Les mois qui suivirent la destruction physique des syndicats, le 2 mai 1933, furent marqués par le chaos et la confusion dans la vie économique et sociale en Allemagne ainsi que par la plus grande incertitude, dans l’esprit de tous les groupes dominants (industriels, fonctionnaires comme dirigeants du Parti), sur la forme du nouvel ordre social. »

Hitler « prétendait avoir libéré la classe ouvrière de la tyrannie des bonzes marxistes corrompus, restauré la dignité du travail manuel sorti de la gangue du mépris des ouvriers intellectualisés. Traduit en termes matériels, ces sentiments requéraient le maintien du niveau des salaires minimum existant ; c’est dans ce but que fut créé le nouveau poste officiel de « conseiller du travail » ».

Conclusion

Pour conclure, on voit donc que l’idéologie nationaliste est indissociable des dynamiques résultant des contradictions de réalisation de plus-value impliquant à un certain moment une politique protectionniste. Cette idéologie nationaliste s’ancre durablement dans une classe ouvrière qui s’est faite trahir par un SPD réformiste et parlementariste, et qui a par ailleurs donné un pouvoir tel aux Corps francs que ces derniers ont pu occuper un espace de défense des intérêts de classe qui allait être indissociable de la défense de l’ordre, de la nation et de la race. Les crises successives du capitalisme mondial et allemand allaient accélérer la diffusion de cette idéologie par des contraintes objectives pour des millions d’allemands (chômage), permettant aisément de transformer ces contraintes en potentialités subjectives par l’explication de la misère comme étant résultante d’un capitalisme financier (juif) et international (non allemand). Comme on le voit par la manière dont Hitler lui-même formule de quoi il libère la classe ouvrière, l’idéologie nazie repose sur une opposition entre manuel et intellectuel résultant de la nécessité de se substituer aux « bonzes marxistes ».

Pourtant idéologue par excellence dans le déploiement d’une métaphysique du sol, du sang et en apparence du moins, reconnaissant une véritable dignité et supériorité au travail manuel, Heidegger doit jouer un rôle ambigü dans cette contradiction manuel/intellectuel. L’ensemble de sa « métaphysique », certes traversé d’ambigüités, a de par la nature du geste (déshistoricisant, réhistoricisant par fantasme, phénoménologique anti-politique, validiste, défense du capital national authentique, etc.) une indéniable cohérence par rapport aux besoins idéologiques de la classe dominante ayant alors pris le pouvoir.

1 On retrouve cette idée formulée par Hans-Ulrich Wehler : Das deutsche Kaiserreich war “Schauplatz des klassischen Modernisierungsdilemmas”: Einem rasanten industriewirtschaftlichen und -gesellschaftlichen Entwicklungsprozeß standen starke soziale und politische Beharrungskräfte gegenüber.

4Voir à ce sujet l’analyse de Klaus Theweleit, Fantasmâlgories.

5Voir à ce sujet, August Thalheimer, 1923 : Une révolution manquée ?; et Richard Müller, l’homme de la révolution allemande.

6Voir au sujet de la peur qu’ont pu avoir les bourgeois de cette République : Victor Klemperer, Munich 1919, journal d’une révolution.

7On trouve au même moment en France également d’autres défenseurs de la supériorité de la race blanche comme George Vacher de Lapouge et Edouard Drumont, et en Allemagne, avec Eugen Dühring et Wilhelm Marr.