Compte rendu de lecture: Victor Serge, L’an I de la révolution russe

Victor Serge, L’an I de la révolution russe

A quoi devrait ressembler l’historiographie marxiste ? À ce que Victor Serge réalise dans L’An I de la révolution russe qu’il rédige entre 1925 et 1928 : Partir d’archives, rendre au plus proche les mouvements dans la conscience de classe, dans les rapports de forces entre les différentes classes, parfois en recomposition, tout en posant un regard critique sur tout cela, voici l’exercice auquel s’adonne Victor Serge, exercice d’autant plus difficile qu’il se déplace sur le sol mouvant qu’est une séquence révolutionnaire. Cette méthode historiquement rigoureuse est ce que nous appellerons son « socle ».

Dans l’An I, Victor Serge décrit l’ensemble des événements qui jalonnent la révolution russe. Point de départ : la réforme de 1861 décrétant l’abolition du servage et qui ouvre la voie au développement du capitalisme en Russie. L’ouvrage est divisé en trois parties. La première retrace la naissance du mouvement ouvrier russe pour s’étendre jusqu’à la création de l’Armée rouge en janvier 1918. Ce choix confirme le parti pris résolument militaire de l’analyse des événements russes. La deuxième partie s’étend jusqu’à septembre 1918, au moment où la terreur se systématise en Russie. La troisième partie peut être qualifiée d’occidentale en ce que l’analyse de la dynamique révolutionnaire sera fournie par les attentes provoquées par la révolution en Allemagne et les batailles décisives menées par les forces alliées du monde. La focale ainsi élargie, Victor Serge peut se permettre de fournir des éléments de compréhension des changements de rapports entre le parti et le prolétariat ainsi que de la défaite du mouvement ouvrier international.

Il commence avec les prémisses qui provoquèrent la prise du Palais d’hiver et finit la première année avec la victoire de Petrograd, dernière offensive mettant véritablement en danger la révolution bolchévique.

Il propose en plus d’un exposé brut des faits, un petit excursus d’observations théoriques vers la fin de la première partie. On pourrait regretter que ces réflexions ne soient pas plus présentes. En effet, seuls les faits se déroulent devant nos yeux, se divisant en trois grands axes d’observation : La conscience de classe, les batailles militaires, et la résistance au mouvement contre-révolutionnaire. Une certaine prépondérance est accordée aux batailles militaires. Elles constituent une grande part des événements décrits par Victor Serge. Par contrecoups, c’est l’importance de Trotski qui s’en trouve grandie : il y est présenté comme un général sachant, par ses discours, motiver des troupes exsangues, parfois alors même qu’elles fuient le front. Son portrait n’en est par pour autant divinisé, son audace et la compréhension qu’il a de la classe prolétaire, elles, sont rendues comme telles.

La situation de guerre civile est rendue palpable, elle est décrite par la manière concrète dont celle-ci a été vécue par les masses. Ainsi, l’explication des événements qui résultent de ces situations en gagne un socle ferme et certain : celui de l’articulation entre conditions matérielles et conscience de classe. Les énigmes sont montrées comme des énigmes, sans faire l’économie d’en chercher les explications dans les conditions matérielles. A cet égard, la description de la défense de Petrograd est exemplaire : la nature des forces en présence, les espoirs vains ou non, qui traversent les habitants, les prolétaires, l’Armée rouge, sont décrits tout autant que les contradictions qui traversent la population.

Ce récit gagne toute sa profondeur, et cette dimension qui manque justement à l’An I apparaît alors, grâce au texte ajouté par les éditions Agone à sa suite. C’est un récit de vécu, c’est l’arrivée de Victor Serge à Petrograd. La détresse, la peur, l’espoir, les doutes, tout cela nous est rendu palpable par ce témoin. Il ne fait tout de même pas l’économie de poser les faits historiques « objectifs », mais il les articule subtilement à ce qui se vit à Petrograd à ce moment-là.

Le socle duquel part Victor Serge pour faire sa description dans l’An I est une merveille de mise en application du marxisme. Il est une démonstration par le texte que cette approche est à même de décrire et rendre compréhensible des événements complexes dont l’intelligibilité est si dure à avoir, que trop nombreux furent ceux qui assénèrent sans s’informer (voir Trente ans après la révolution russe).

Ce socle permet de rendre compréhensible notamment une chose : qu’en situation de guerre civile, comme elle se présente alors en début 1918, la terreur et la violence de classe traversent l’ensemble de la société russe de telle sorte « qu’organiser la terreur, c’est la limiter ». Que l’appareil mis en place deviendra par la suite un outil parfait pour la systématisation de l’épuration politique au sein du parti gagne une profondeur indéniable : celle de poser la question de la manière juste qu’il y a de répondre au déferlement de violence dans une guerre civile. Nous savons maintenant que cette question est indissociable d’une autre : comment faire pour que les instruments de régulation de cette violence ne puissent se retrouver au service d’un pouvoir politique qui s’est donné les moyens d’opérer une rupture (si tant est qu’ils aient été à un moment réellement liés) avec la classe qu’il sert.

Ceci pose naturellement la question du parti bolchévique, de sa nature, de son rapport au prolétariat. Et Victor Serge ne rechigne pas à affronter ces questions, avec un parti pris (c’est le cas de le dire) dont il ne se cache pas tout du long de sa description : le parti, ainsi que Lénine, furent l’expression et l’instrument du prolétariat russe. Pour ce qui est de Lénine, la manière dont il élabore le programme de réforme agraire est en effet un exemple de ce que signifie « être en contact étroit avec la conscience de classe ».

Il reste donc indéniable que ce récit a un parti pris léniniste, à la limite parfois de l’hagiographie. Ceci ne serait pas problématique en soi, mais c’est que la compréhension d’une partie du mouvement révolutionnaire en est par contre coups rendue impossible : c’est le cas notamment pour les communistes de gauche, dont la cohérence des positions reste inaccessible à l’auteur, reprenant au mieux les dénominations convenues sur cette minorité au sein du parti bolchévique : des idéalistes romantiques, des doctrinaristes dangereux qui n’appliquent pas le matérialisme dialectique et qui sont dans une crainte excessive de l’opportunisme (p.276-277). Ce jugement est soutenu en amont par une très longue citation du texte de Lénine Sur la phrase révolutionnaire qui montre l’inspiration dont est issue l’analyse de Victor Serge.

Il est important de rappeler que Victor Serge arrive sur le sol russe exactement à la fin de son manuscrit. Ce document n’a donc pas le privilège de l’observation directe mais la teneur d’une recherche historique documentée, étayée par de nombreuses références à des archives ou des témoignages directes qui lui ont été rapportés.

Ne nous épargnant aucun détail ou épisode, Victor Serge nous fait plonger dans les cuisines de la contre-révolution. Il ne fera jamais l’économie de donner des explications que l’on qualifierait aujourd’hui de « sociologiques » pour rendre compréhensible la nature de cette contre-révolution.

La place de la paysannerie :

Ô combien débattu, le rôle que joua la paysannerie dans la révolution russe est traitée avec la rigueur historique de mise : son rôle essentiel et inattendu dans les premiers moments s’explique par le fait que la révolution opère une révolution bourgeoise en abolissant les rapports sociaux de production féodaux. Celle-ci se dressera en force contre-révolutionnaire au moment où la petite propriété sera remise en question, au moment où la révolution prolétarienne tentera de s’imposer.

Si le récit est assez édulcoré en jugements subjectifs, ils ne sont pas non plus complètement absents. Mais on pourrait parfois être amené à douter de leur nécessité autre que stylistique, puisque leur absence en aurait fait un texte aride et inaccessible. Il n’en reste pas moins que les moments qui sont au sens de l’auteur les plus déterminants et les articulations véritables de cette révolution en regorgent.

La guerre civile :

Dans ce livre, la guerre civile semble en fait être une cause expliquant beaucoup de choses, dont notamment toutes les dérives de la révolution : le processus de nationalisation, le régime de terreur, etc.

Sachant l’envergure du personnage politique qu’est Victor Serge, on est en droit de se demander si on assiste pas parfois un peu à une distribution de bons et de mauvais points. Cette question subsiste et nous devons y rester vigilant à la lecture sans pour autant disqualifier l’ensemble de son travail.

La révolution allemande

Si Victor Serge accorde l’importance de mise à la révolution allemande et plus largement, occidentale, pour le développement de la révolution russe, il reste sur une description très superficielle, limitée aux organisations politiques et au point de vue des institutions de l’ancien régime. Il a peu de données sur la situation de la classe laborieuse germanique, et ce manque prive de son socle son exposé historique, ce socle qui lui confère toute sa qualité dans l’analyse de la révolution russe. Et c’est ainsi assez peu surprenant qu’il tire des conclusions hâtives comme celle-ci : « qu’user de la voie démocratique pour réaliser la révolution, n’est, tout comme la voie violente, pas une voie appropriée à la révolution socialiste. Que la révolution ait tenté de se réaliser démocratiquement en Allemagne, voici donc que le SPD nous apparaît sous un bien nouveau jour ! » Le simple rappel des accords syndicats-patronats de fin 1918 nous montrerait qu’isoler les événements déterminants en les liant à une analyse des conditions matérielles de la classe laborieuse est bel et bien la voie à laquelle Serge n’aurait pas du renoncer dans son analyse.

L’intérêt tout de même de cette insertion de la question allemande est que nous y apprenons surtout la manière dont le mouvement socialiste s’est structuré en fonction de ces événements occidentaux. On voit alors poindre les débuts (bien que Victor Serge ne le présente pas ainsi) d’une restructuration de fond du parti bolchévique et de son lien avec le mouvement ouvrier révolutionnaire international.

Trente après la révolution :

A son sens, et à rebours de nombreuses interprétations, ce n’est qu’à partir de la création de la Tchéka qu’une véritable dérive autoritaire a lieu. Il resitue pourtant la nature autoritaire du parti bolchévique dans le cadre plus général des organisations de parti nées au seuil du 20ème siècle : elles sont toutes caractérisées par une dimension autoritaire et centralisée, dimension qui, il le rappelle, est exacerbée par les premières années du parti, vivier de révolutionnaires en lutte dans l’illégalité. La rigidité du parti, si certains y voient les « germes » de l’autoritarisme stalinien, est assez justement expliquée par les conditions de naissance du parti, par les conditions initiales de lutte.