Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital – Transcription et traduction de la conférence de Raphaëlle Chappe,

Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital

Transcription et traduction de la conférence de Raphaëlle Chappe, tenue le 8 octobre 2016 à Vienne, « Rosa Luxemburg : l’Accumulation du capital 11 ans plus tard. ». L’exemple des Iphones n’a pas été retenu, nous considérons qu’il n’aide pas véritablement à la compréhension de la dynamique d’expansion et de conquête de nouveaux marchés.

Nous vivons dans un « monde plat » pour citer un best-seller mondial, dans un marché et une économie mondialisés avec une libre circulation des marchandises, de la technologie. Les marchés financiers sont devenus presque complètement mondialisés, et la politique étrangères des USA par exemple, des pays riches, soutiennent les politiques de privatisation qui sont menées dans d’autres pays, permettant notamment à ces pays d’y assurer leur présence. Dans les déclarations que l’on trouve dans la presse financière, il apparaît que ce processus est vraiment bon pour la croissance économique, la productivité, qu’il aide à créer de meilleurs produits. Mais force est de constater que toutes ces décennies néolibérales nous ont mené à la crise de 2007-2008. Donc voici la première question : l’expansion du capital par la conquête de marchés étrangers, est-elle guidée par la croissance ou par des difficultés de croissance ? Et c’est sur ce point où l’Accumulation du caputal de Rosa Luxemburg est d’actualité pour nous, et peut nous aider à répondre à ce problème.

Dans ce livre, Rosa Luxemburg identifie une dynamique générale qui se situe au croisement du processus général d’accumulation du capital et de l’expansion géographique : c’est la tendance chronique à produire des crises de suraccumulation, ce qui implique que le capitalisme a constamment besoin d’ouvrir de nouveaux territoires pour éviter la crise, c’est une nécessité pour la survie du système.

Son analyse est fondée sur une analyse critique des schémas de reproduction de Marx contenus dans le Livre II du Capital, ce sont des arguments techniques, mais pour résumer on peut dire que dans le Livre II, il y a le circuit du capital dans le contexte d’une reproduction simple, dans lequel il n’y a pas de réinvestissement par les capitalistes dans de nouveaux moyens de production. Dans ce cas, toute la plus-value qui a été extraite du travail est dépensée en biens de consommation, notamment de luxe. Dans ce schéma, l’ensemble de l’économie se reproduit, mais reste inchangée dans son échelle et ses proportions. D’un autre côté, vous avez la reproduction dite élargie, dans laquelle une portion de la plus-value est réinvestie ce qui permet au système de s’agrandir en termes de proportions. Et c’est alors que vous arrivez à une situation où la plus-value est réinvestie mais où la composition du capital est changeante : c’est-à-dire qu’il y a de plus en plus de réinvestissement dans des moyens de production. Et c’est une situation où Rosa Luxemburg identifie un problème dans la réalisation de la plus-value. Donc si le système économique est fermé il ne peut pas perdurer. L’approche de Rosa Luxemburg consiste à se concentrer sur le rôle joué par les marchés extérieurs non capitalistes. Donc l’idée c’est qu’il y aura une crise sauf si l’on se tourne vers des marchés non-capitalistes extérieurs pour réaliser la plus-value. Mais où ces marchés extérieurs ont-ils l’argent pour acheter les produits ? Il y a trois possibilités : ils peuvent en obtenir en ayant des travailleurs vendant leur force de travail pour un salaire. Mais à partir du moment où ils vendent leur force de travail contre un salaire, ils ne sont plus extérieurs au capitalisme, ils ont été absorbés, donc cela ne résoud pas le problème de la réaliation de la plus-value. La deuxième possibilité est de puiser dans les richesses existantes, matières premières, réserves d’or, mais ces réserves seront épuisées à un certain moment, donc vous évacuez cette valeur qui existe en dehors du capital mais à un moment vous atteignez des limites.

Et la troisième option, c’est celle de passer par les mécanismes de la dette. C’est ainsi que nous pouvons évaluer le rôle que joue la finance internationale et le lien qu’entretiennent finance et impérialisme. L’argument de RL, c’est que les fonds prêtés ou éventuellement, déjà remboursés, servent à acheter du capital productif dans les pays d’où le capital provient à l’origine, et c’est ainsi que la plus-value est réalisée, et ceci s’ajoute au processus d’accumulation. Comment cela fonctionne-t-il exactement ?

Tout d’abord les profits sont extraits de la force de travail d’un pays capitaliste développé et riche, mais au lieu d’être redéployé dans ce même pays, la plus-value est transformée en argent prêté, en de la dette dans d’autres pays. Les pays pauvres l’utilisent pour acheter des biens capitalistes importés, donc les fonds se transforment ainsi en capital productif. Et ceci fournit les moyens aux pays pauvres d’acheter de l’équipement, et développer leur infrastructure industrielle.
RL donne l’exemple de l’Egypte. Suite à la guerre civile aux USA dans les années 1860, survient ce qu’on a appelé la « bulle du coton », et tout le monde a pensé qu’il serait bon pour l’Egypte de produire du coton, et donc comment cette production de coton a-t-elle été financée ? Elle a été financée par des crédits provenant d’Angleterre. Et RL montre qu’en 1874 la dette publique de l’Egypte est passée de 3 à 94 millions de livres. S’ensuit donc une crise de surendettement : ce pays achète du capital productif, il finance cela par la dette, la dette augmente, et on en arrive à un point où la crise de surendettement (le fait de se s’endetter pour rembourser, même pas la dette elle-même, ni non plus les intérêts en totalité, mais seulement une partie) implique qu’il est nécessaire d’emprunter plus d’argent encore pour payer les intérêts déjà existants. Or ce cycle n’est pas viable sur le long terme, et mène à des crises.

Si on retrace le chemin qu’empruntent les fonds, on constate qu’ils reviennent de là où ils sont partis, parce que le pays endetté utilise des fonds pour acheter des biens capitalistes produits dans les pays d’où sont originaires les fonds, donc ainsi, l’argent revient, et c’est ainsi que la plus-value est réalisée dans les pays riches. Mais en dernier terme, qui rembourse ces dettes ? Voici la dernière pièce du puzzle, et dans le cas de l’Egypte, la source était l’économie paysanne, donc trois sources de remboursement : la terre, en la vendant aux détenteurs de la dette, deuxièmement par la force de travail, par du travail forcé, et aussi au travers du système de taxes, dans ce cas on ponctionne le produit social total. Donc trois sources possibles de remboursement.

Bien que les investissements capitalistes dans les pays étrangers et la demande de ces pays en importation de capital pourraient être saisis comme quelque chose de positif, parce qu’au premier coup d’oeil, ils fournissent les moyens de contribuer au développement de ces pays, dans l’analyse de RL, l’ensemble du schéma fait apercevoir quelque chose de bien plus sinistre : l’extraction de plus-value par le système capitaliste possède également une dynamique de puissances et de domination politique. Quelle est cette dynamique de puissances ? On peut identifier ici la finance comme une tour de contrôle, comme un mode de l’impérialisme. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’en Egypte, en 1882, l’armée britannique occupe l’Egypte. Quelle coïncidence ! La raison officielle était de réprimer des rébellions, mais en réalité, dans l’analyse de RL, l’occupation était le bras armé de collecteurs de dettes. Ce qui ressort de ces analyses, c’est que la finance est un mécanisme d’extraction de produit social national dans des pays non-capitalistes constituant une base vitale pour l’accumulation capitaliste, et en fait, comme un moyen nécessaire pour éviter une crise structurelle.

Le cas de la Grèce l’illustre bien, la propriété de la dette grecque, même si elle a connu plusieurs propriétaires, a été pour la plupart du temps détenu par des fonds étrangers. Pour RL la dette est détenue par un pays qui utilise la finance internationale pour pouvoir réaliser sa plus-value et y empêcher l’apparition d’une crise. Le système ne peut pas supporter qu’une dette ne soit pas payée. En Grèce par exemple, l’enjeu principal était que le pays ne soit pas en faillite. Il ne s’agissait pas, on s’en doute, de venir porter secours à un pays surendetté, mais bien d’assurer aux créanciers qu’ils soient remboursés. Donc on peut alors penser les liens entre ces mécanismes d’extraction financière et l’imperialisme. Ainsi en Grèce, le remboursement était accompagné d’un ensemble de mesures de restriction budgétaires que l’on peut analyser comme une extraction ayant lieu dans une sphère non-capitaliste, en effet, qui en dernier terme paye pour ces dettes ? Pour ce qui est de la Grèce, en passant par les taxes, il s’agissait de la population.

Il existe des différences entre le moment où RL écrit et aujourd’hui. Les différences entre l’avant première guerre et aujourd’hui sont le développement de la finance, le rétrecissement des sphères non capitalistes (conséquence de l’expansion du mode de production capitaliste), ce qui fait qu’il est plus dur aujourd’hui de trouver des régions du monde dans lesquelles vous n’avez pas d’économie capitaliste.

Il y a une complexité grandissante de la finance. Il y a potentiellement de nombreuses couches d’intermédiaires entre l’extraction domestique de profits, d’une part, et son redéploiement sur les marchés financiers internationaux. C’est pourquoi il n’est pas simple de retracer les circuits que l’argent emprunte et les mouvements qu’il connaît comme pouvait le faire RL. Quand RL écrivait, il n’y avait pas un contexte de coopération internationale, le capital était libre de se mouvoir. Si le capital se déplace aujourd’hui, ce n’est plus aussi simplement, puisqu’il y a des régimes légaux très divers. Un autre point intéressant aujourd’hui c’est le taux d’intérêt. RL ne parle pas vraiment du taux d’intérêt, alors qu’aujourd’hui, le taux d’intérêts est une clé pour comprendre les dynamiques des marchés capitalistes, puisque ces derniers l’utilisent pour savoir combien ils obtiendront en retour, ce qui fait partie du processus d’extraction aujourd’hui.

Si vous lisez l’Akk, pensez à sa description de la finance internationale, le lien entre la finance comme moyen d’éviter les crises.