Impérialisme et capitalisme – Actualité de l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg

Impérialisme et capitalisme

Actualité de l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg

De la rengaine, elle est devenue un fétiche, dont on ne sait plus bien que faire depuis la fin de l’ère des indépendances. La lutte contre l’impérialisme remporte un certain consensus alors qu’elle hisse au rang de « nations socialistes » dictatures et capitalismes d’État. Elle gangrène la lutte anti-capitaliste en véhiculant de profondes méprises sur les liens structurels unissant le capitalisme à son expansion. Nous l’abandonnerions si à son fondement il n’y avait pas une profonde perspicacité à mettre en avant la barbarie permanente d’un processus d’accumulation capitaliste qui a un besoin structurel de la guerre, de l’expropriation et de l’invasion de toutes les formations sociales qui lui sont extérieures.

Mais un jour viendra où un autre volcan fera entendre sa voix tonitruante, un volcan qui bouillonne déjà sans qu’ils n’y prennent garde, et qui balayera toute cette civilisation de tartuffes aux mains ensanglantées. Martinique, 1902.

Sous sa forme militaire ou humanitaire, Rosa Luxemburg avait déjà très tôt acquis une solide réputation par sa condamnation des politiques impérialistes, militaristes et des nationalismes. Mais bien loin de se contenter de leur condamnation « morale », à un moment où même dans son parti les critiques du colonialisme ne sont pas vraiment partagées1, Rosa Luxemburg va offrir une tentative de compréhension globale de ces phénomènes dans leurs liens structurels aux dynamiques et aux contradictions du capitalisme. Ceci permettra enfin de balayer une fois pour toute l’illusion selon laquelle certains Etats sont impérialistes et d’autres ne le sont pas.

Paru en 1913, L’Accumulation du capital est à de nombreux égards le premier ouvrage de critique de l’économie politique qui poursuit, en la critiquant, l’entreprise de Marx, au moins parce qu’elle lui soumet des objections inhérentes qu’un faisceau de faits économiques et politiques nouveaux. Nous ne trouvons pas dans les écrits marxistes qui font suite au Capital, d’autres contributions aussi sérieuses qui se débattent avec les thèses les plus abouties du champ de recherche ouvert par Marx dans les livres II et III du Capital ainsi qu’avec le réel lui-même. Seuls Tougan Baranowski, qui avait fourni une interprétation des crises du capitalisme comme provenant de déséquilibres (résorbables) entre branches, et Rudolf Hilferding comme provenant d’une crise de la surproduction, proposaient des tentatives abouties au projet marxien2. Ces deux auteurs accompagnés de leurs porte-paroles constituent l’arrière-plan théorique immédiat dans lequel intervient Rosa Luxemburg. Mais les coordonnées du débat n’apparaissent pas avoir fondamentalement changé. Comment cela se fait-il ?

C’est assez étrangement (mais pas tant, la question coloniale scinde le parti) au sein même de son parti qu’une campagne vigoureuse est lancée contre sa contribution, sur un terrain non pas théorique, mais bien polémique, comme si « d’autres passions que celle de la « science pure » [avaient] été touchées par mon ouvrage »3. Plus tard, ce sont bien les conséquences politiques gênantes découlant de l’analyse de Rosa Luxemburg qui ont amené autant la social-démocratie réformiste que les bolchéviks à évincer son analyse. Cette dernière, nous rappellent Mylène Gaulard et Loren Goldner dans la postface à la présente édition, « entraîne en effet logiquement qu’une révolution prolétarienne ne pouvait se maintenir dans un pays non encore parfaitement intégré au mode de production capitaliste », et qu’ainsi « une révolution dans un pays périphérique comme la Russie se verrait contrainte à développer un féroce capitalisme d’État »4.

Dans cette première critique économique de l’impérialisme, Rosa Luxemburg a pour ambition d’aborder un ensemble de phénomènes qui lui sont (et qui nous sont) contemporains : « la lutte des États capitalistes pour les colonies et les sphères d’influence qui permettent l’investissement du capital européen, le système des emprunts internationaux, le militarisme, le protectionnisme et la prépondérance du capital bancaire et de l’industrie cartellisée dans la politique mondiale »5. Si l’importance et le rôle essentiel de ces phénomènes pour l’accumulation capitaliste sont évidents pour ses camarades de parti, le seul constat « empirique » lui apparaît insuffisant.

En effet, suivant en cela le geste marxien, Rosa Luxemburg estime qu’il est essentiel de « rechercher avec précision les lois économiques de cet ensemble de phénomènes variés qui constituent l’impérialisme et en mettre à nu les causes profondes » puisque « seule la compréhension théorique exacte du problème pris à la racine peut donner à notre lutte pratique contre l’impérialisme cette sûreté de but et cette force indispensables à la politique du prolétariat. »6. Autrement dit, interpréter cette tendance « impérialiste » mondiale du capitalisme comme étant structurelle.

Comment se fait-il qu’il y ait une demande croissante ?

Avant de pouvoir entrer dans la spécificité de la contribution de Rosa Luxemburg, il faut faire un rapide détour par ce qu’elle identifie comme étant problématique dans la contribution de Marx, Tougan-Baranowski et Hilferding dans leur analyse du mode de production capitaliste en poursuivant la question : « comment le capitalisme peut-il exister et se perpétuer ? ».

Pour pouvoir saisir ce qui se passe dans toute économie, il faut articuler deux points de vue, l’un est statique, l’autre est dynamique. Le premier part de la décomposition de la totalité du produit social sans se concentrer sur sa répétition : on décrit un cycle isolément. Le second point de vue s’attèle à résoudre le rapport entre les cycles de production, découpés encore dans l’économie aujourd’hui, par année, puis en cycles plus longs. Enfin, on adapte la représentation statique aux phénomènes observés dans celle dynamique.

Représentation statique

La valeur de la totalité du produit social se décompose en capital constant, capital variable et plus-value. Le capital constant et le capital variable rassemblent l’ensemble des moyens avancés par le capitaliste pour la production de marchandises. Le capital constant se divise en capital fixe, correspondant aux moyens dont on estime qu’ils ne doivent pas être investis chaque année (ce sont les machines, les bâtiments, etc.), c’est ce qui coûte le plus au capitaliste, et en capital circulant, ce sont les matières premières, l’énergie, etc. que le capitaliste doit investir à chaque fois à nouveau dans chaque cycle de production.

Le capital constant, que cela soit sur un cycle ou plusieurs (pour le capital fixe) ne fait que restituer sa valeur au produit. Le capital variable par contre, c’est la partie du capital qui a été transformée en force de travail, en plus de reproduire son équivalent, elle produit un excédent, une plus-value.

Mais toutes les marchandises ne sont pas produites pour répondre aux mêmes besoins. On doit partir de l’hypothèse la plus simple, qui a, en plus de cela, la force d’être intuitive : on produit d’une part pour pouvoir produire, ce sont des moyens de production, et on produit des moyens de consommation, c’est-à-dire des marchandises qui sont destinées à la consommation individuelle des individus. On pose comme hypothèse que l’ensemble du processus est stable, et que la part du surproduit a été dépensée en biens non nécessaires dits « de luxe » par les capitalistes. En termes mathématiques, on suppose donc l’égalité et la stabilité : c + v + pl.

Représentation dynamique

Dans la représentation statique, on a postulé que tout ce qui a été produit a été ou bien réinvesti ou bien consommé. Mais la différence fondamentale entre le mode de production capitaliste et les autres, ce n’est pas que le but de la production soit le profit (il y a toujours une plus-value), mais le profit illimité, la recherche du profit maximum7. Ce caractère illimité implique que le capitaliste essaie toujours d’extraire plus de surtravail aux salariés qu’il emploie, puisque c’est dans l’ensemble, la seule grandeur qui varie. Tous les autres faisant la même chose, le capitaliste n’a pas le choix, il doit toujours chercher plus de profit, au risque de disparaître, c’est la concurrence. Ceci implique qu’à chaque cycle, un capital constant additionnel et un capital variable additionnel soient mis en action. Cela signifie qu’une partie de la plus-value est consacrée à ce réinvestissement, qu’elle sert à valoriser, produire plus de moyens de production pour produire plus de marchandises. Mais qui peut acheter ces marchandises, si, en plus de cela, une partie de la plus-value ne peut pas été utilisée pour acheter le surplus de marchandises produites ?

Où sont les acheteurs ?

Rosa Luxemburg tente alors de répondre par différents moyens à la question : « où sont les acheteurs de ce produit supplémentaire que les capitalistes eux-mêmes ne consomment pas et que les ouvriers peuvent encore moins consommer »8 ? Pour pouvoir élargir la production, il ne faut pas seulement considérer que les capitalistes investissent plus dans les moyens de production, mais il faut aussi que les marchandises produites en excédent puissent être consommées. C’est ce que Rosa Luxemburg appelle « l’augmentation de la demande solvable de marchandises »9, une condition que Marx n’aurait pas suffisamment pris en compte dans ses schémas de reproduction. Rosa Luxemburg va successivement analyser diverses réponses que l’on peut apporter à ce problème.

Se pourrait-il être les capitalistes qui absorbent ces nouvelles marchandises ? Non, puisque « la base de l’accumulation est précisément la non-consommation de la plus-value par les capitalistes »10. Une autre hypothèse, serait la suivante : puisqu’il faut plus de moyens de consommation, il faut plus de moyens de production. Dans ce cas, qui aurait besoin de plus de moyens de consommation ? Rosa Luxemburg relève ici un raisonnement circulaire et « absurde du point de vue du capitaliste », parce que Marx répond alors qu’il faut plus de moyens de consommation parce qu’il y a besoin de plus d’ouvriers, c’est-à-dire de moyens de production.

Cet accroissement de la demande proviendrait-elle de l’augmentation de la population ? Cela n’a pas de sens puisque dans un certain sens, l’augmentation de la population est déjà prise en compte dans l’attribution du salaire aux ouvriers, soit en leur permettant de nourrir leurs enfants, soit, si elle ne le permet pas, en intégrant la nouvelle génération dans le processus11.

Est-ce que cette demande croissante viendrait du fait que la société capitaliste n’est pas seulement composée de deux classes, ouvriers et capitalistes, mais qu’il existe encore une grande masse de la population qui ne peuvent être comptée ni dans l’une ni dans l’autre classe ? On pense alors aux « propriétaires fonciers, employés, membres des professions libérales (avocats, artistes, savants), puis l’Église avec ses ervants, le clergé, et enfin l’État, avec ses fonctionnaires et l’armée »12. Non plus, parce qu’« en tant que consommateurs de plus-value, ils sont à compter dans la classe capitaliste »13, à la différence seule du clergé qui tire aussi « une partie de ses ressources des travailleurs »14.

Cela proviendrait-il alors du commerce extérieur ? Non plus, parce que l’on considère la société capitaliste dans son ensemble et que ce faisant, on ne fait que déplacer le problème, sans le résoudre, d’un Etat capitaliste à un autre. La conclusion à laquelle Rosa Luxemburg aboutit, c’est donc « qu’il faut qu’il y ait une perspective de débouchés […] qui se trouvent en dehors des sections I et II »15. Le problème qui résulte de cette conclusion, c’est que la plus-value ne peut pas être totalement réalisée, et donc que le processus de valorisation, de reproduction du capital en tant que maximisation du profit n’est pas possible. En fondant la nécessité que les marchandises produites en excédent soient consommées par des individus extérieurs à la formation capitaliste, Rosa Luxemburg explique la montée des politiques impérialistes du XIXe siècle.

Crise de valorisation ou crise de réalisation ?

Tout l’intérêt de L’Accumulation du capital consiste dans son actualité dans des débats qui n’ont depuis un siècle pas changé, sinon tout au plus, dans les termes qui sont utilisés. En concentrant dans cet ouvrage son analyse sur le problème de la réalisation de la plus-value, Rosa Luxemburg a été bien souvent considérée comme une précurseure de Keynes. Ce dernier situe en effet les difficultés rencontrées par le capitalisme dans des crises de surproduction provoquées par l’insuffisance d’une demande solvable, c’est-à-dire des salaires trop bas. Une idée largement répandue, et par exemple véhiculée par la préface de la première version anglaise de L’Accumulation du capital (1951) est que Rosa Luxemburg tend à « situer l’origine des crises dans la sphère de la circulation »16. Or, si Rosa Luxemburg avait exclusivement fait de l’origine des crises un problème seul de réalisation, elle aurait du rejeter l’analyse de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit, or, comme le rappellent Mylène Gaulard et Loren Goldner, d’une part elle ne l’a jamais rejetée, mais d’autre part, comprendre sa contribution théorique, c’est comprendre qu’ « elle ne faisait qu’en minimiser les conséquences de court terme sur le processus d’accumulation »17.

Cependant, en examinant « la manière dont le capitalisme ne cesse de sortir de lui-même pour aller parasiter les diverses formes non capitalistes de l’activité sociale »18, la théorie de Rosa Luxemburg permet également de comprendre les difficultés que rencontre le capitalisme depuis une trentaine d’années en ce que la réalisation de la plus-value est limitée objectivement par l’intégration de la Périphérie au processus capitaliste19. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de dissoudre l’ensemble des phénomènes de crise à cette explication. Il s’agit bien de replacer l’accumulation « dans son milieu », c’est-à-dire « dans son interaction avec les formations non capitalistes qui suppléent à ses contradictions internes » (chapitre 26).

C’est ainsi qu’un terme à présent revenu sur l’avant de la scène notamment avec John Bellamy Foster ou dernièrement avec Judith Butler, celui de « métabolisme » qui prend une signification moins écologique que géopolitique. Et c’est dans les derniers chapitres que l’on s’aperçoit que la réalisation de la survaleur non consommée à l’extérieur n’est qu’un terme ultime du rapport qui s’est développé entre les sociétés non capitalistes et capitalistes. Comme le font remarquer Ulysse Lojkine et Guillaume Fondu dans la préface, c’est seulement à ce moment, celui où le capitalisme est déjà en train de s’établir en périphérie, que Rosa Luxemburg emploie le terme d’impérialisme : « celui-ci se manifeste par l’exportation des capitaux du centre vers les nouvelles sociétés capitalistes »20, particulièrement aux moyens d’investissement par les pays européens dans des projets d’infrastructure dans les périphéries, à l’exemple du canal de Suez.

La manière dont Rosa Luxemburg a été reçue, autant chez les réformistes que parmi les marxistes est une énième illustration du fait que les controverses riches sur la théorie des crises souffrent parfois de divergences plus artificielles que réelles. C’est pourquoi une volonté affirmée d’acquérir une compréhension claire et globale des ressorts et limites du capitalisme doit partir aujourd’hui du constat suivant : « Nous considérons comme stérile l’opposition séculaire et majeure entre les tenants de l’explication des crises de surproduction par la suraccumulation (la baisse tendancielle du taux de profit) et ceux se référant à l’insuffisance de la demande solvable (les marchés) : cette opposition n’existe ni dans la théorie de Marx, ni dans la réalité. »21

Dans cette mesure, la mise au point effectuée par les postfaciers de l’inconsistance de cette opposition pour l’analyse de Rosa Luxemburg en fait un instrument théorique et politique tout autant actuel que ses implications politiques internationalistes sont radicales. En fournissant une analyse des contradictions internes et externes du capitalisme, Rosa Luxemburg nous propose une théorie puissante des liens entre impérialisme et capitalisme. En termes contemporains, nous dirions qu’elle tente de prouver que mondialisation et capitalisme sont indissociables.

A tous ceux donc qui identifient la mondialisation, avec ses délocalisations, ses « crises migratoires » comme des problèmes à part entière, dissociables du capitalisme, et se font partisans de solutions protectionnistes, défendent le chavisme ou l’URSS, nous ne pouvons que recommander la lecture de cet ouvrage majeur de la critique de l’économie politique. Il permet de comprendre plus précisément ce qui est capitaliste ou ne l’est pas. Pour finir, si les limites du capitalisme apparaissent au premier abord objectives, ce que Rosa Luxemburg nous montre c’est qu’elles sont, en dernier terme et contre tout effondrisme que l’on voudrait lui imputer, sociales.

1Certains estimaient effet que le capitalisme se précipiterait plus rapidement vers sa chute si on le laissait se développer sans intervenir.

2En 1910 paraît Le capital financier de Rudolf Hilferding, dans lequel il désigne par « impérialisme » le fait qu’« une part toujours croissante du capital industriel n’appartient pas aux industriels qui l’utilisent. Ces derniers n’en obtiennent la disposition que par le canal de la banque » lié à une monopolisation des capitaux. Sa théorie de l’impérialisme, inspirera largement Lénine. Voir notamment le chapitre 3, « Le capital financier et l’oligarchie financière », de « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », reformulé par ce dernier comme « Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie ».

3Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, Œuvres complètes, Tome V, Agone-Smolny, novembre 2019, p. 494.

4Ibid. p. 621.

5Ibid. p. 509.

6Ibid. p. 509

7Ainsi, le but premier des capitalistes, ce n’est pas de « s’en mettre plein les poches », voir à ce sujet la contribution essentielle d’Alain Bihr, La reproduction du capital, particulièrement à ce sujet, ibid. p. 205 sq.

8Ibid. p. 129.

9Ibid. p. 117.

10Ibid. p. 117.

11Ibid. p. 119

12Ibid. p. 119.

13Ibid. p.120

14Ibid. p. 120

15Ibid. p. 123

16Ibid. p. 624

17Ibid. p. 624. Indiquons au passage que la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit » a des effets contradictoires, voir à ce sujet de nombreuses contributions, dont celle de Michel Vadée, Marx penseur du possible, p. 82.

18Ibid. p. XXII.

19Voir à ce propos, la postface de Mylène Gaulard et Loren Goldner, Ibid. p. 611.

20Ibid. p. XXXII

21Marcel Roelandts, Dynamiques, contradictions et crises du capitalisme, Contradictions, 2010, p. 5.